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MERCI PATRON : ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS RUFFIN


MERCI PATRON : ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS RUFFIN


 
A l’occasion de la sortie de Merci Patron dans les salles le 24 février, le journaliste fondateur de Fakir décrypte l’état du mouvement syndical et social actuel. Entre humour, espoir et convictions. 

Comment démarre l’idée du film Merci Patron ? 

François Ruffin : À l’automne 2012, je me sentais un homme morose dans une France morose, avec une gauche morose à sa tête. Je me suis donc dit « soit tu entames une dépression de longue durée, soit tu tentes un truc ». Il y a cette chanson de Bobby Lapointe qui invite à mettre « un peu de fantaisie dans ta vie, youpi » : je me suis dit que j’allais mettre de la fantaisie dans ma vie mais aussi dans celle des autres. J’ai donc revêtu un tee-shirt « I love Bernard » et ai décidé de réconcilier la France d’en haut et celle d’en bas.

Pour cela tu choisis donc de t’adresser au grand patron Bernard Arnault. En 2012, son image est mise à mal. 

F.R. : La situation est en effet particulièrement grave puisqu’il tente d’obtenir la nationalité belge pour échapper aux impôts. Cet homme a quand même réussi à mettre en colère François Chérêque, François Hollande et François Bayrou en même temps. Vous vous rendez compte, François Bayrou, en colère !

Tu expliques qu’en 2012, les salariés refusant d’être délocalisés au Maroc manquent de goût pour l’aventure. 

F.R. : Evidemment. Comment un ouvrier picard comme par exemple Xavier Mathieu peut-il refuser de partir travailler au Maroc ? Il faut vraiment être comme une moule attachée à son rocher pour ne pas vouloir partir à l’aventure, au soleil, pour un salaire quatre ou cinq fois moins élevé.

Comment perçois-tu le mouvement syndical actuel ? 

F.R. : Je pars du principe qu’il ne faut pas éliminer l’ancien ni renier les valeurs. Il faut toujours s’appuyer sur la notion de masse pour aller plus loin. Je vais cependant te donner un exemple. Il y a un intello que j’aime bien qui s’appelle Richard Wilkinson, qui publie un bouquin qui s’appelle « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous ». Il parle de l’expérience de rats qui se prennent des décharges électriques régulières, des coups sur la tête. Il est constaté qu’à la longue ces rats sont déprimés, repliés sur eux-mêmes. Que ce traitement infligé se traduit par une absence de réaction et d’imagination de leur part. Il en conclut que les humains confrontés aux déceptions et au chômage vivent la même chose et finissent par s’isoler. Pour moi le mouvement ouvrier est dans la même situation : à force de se prendre des coups depuis plus de trente ans, il se retrouve dans une situation de repli et d’isolement. Cela ne pétille pas, même si je ne dis pas que c’est facile de faire pétiller tout le temps. Je te donne un autre exemple : le premier mai de l’an dernier. La place de la République était animée par … des kurdes ! Je n’ai rien contre cela, qu’on soit bien d’accord. Mais je me dis, avec tous les militants syndicaux qui existent et qui sont présents, ceux qui animent les lieux sont des kurdes avec leur danse folklorique. De là on peut donc constater un manque d’imagination du mouvement syndical en général, ou d’autres organisations d’ailleurs. Pourquoi ne pas tenter du « quizz patronal », pourquoi ne pas animer les manifestations pour que cela pétille plus ! C’est la preuve d’un mouvement en manque d’imagination, qui se prend des coups sur la tête en permanence.

Le mouvement syndical français est donc sur une mauvaise dynamique ?

F.R. : Pour moi le corps social français est dans un état, au mieux, de convalescence. Cela ne va pas bien du tout donc ce n’est pas dans ce genre de situation que tu dis « regarde l’horizon camarade » ! Par contre, tu peux dire qu’il y a un premier pas à faire, puis un autre… En terme d’économie je suis protectionniste. Et les classes populaires le sont aussi. En économie ouverte, toute conquête sociale, fiscale ou environnementale est traduite comme un déficit de compétitivité. C’est la réalité et les gens l’ont bien pigé. Et c’est quelque chose qui est en même temps complètement anesthésiant. Ce film peut donc redonner une envie d’imaginer, d’être en mouvement.

Faire un film est donc une manière de lutter ? 

F.R. : Oui, c’est une autre forme. Et cela soulève des questions que l’on peut tous se poser. Comment s’adresser aujourd’hui aux classes populaires ? Comment sort-on de notre « entre soi » ? Quel langage adopter pour motiver et convaincre ? Ce film est une lutte. Ce n’est pas la première action que je mène, mais c’est la première qui est filmée. Une lutte pour moi, c’est ne pas dormir de la nuit et de me demander quelles pistes je vais creuser pour la suite, c’est un balayage des possibles avant de savoir quelle direction prendre. Une sorte d’adaptation au terrain, les conseils des gens et de mon équipe y compris. Une des grandes ambiguïtés du film est d’ailleurs que nous montons un rapport de force « fictionné ». Nous effrayons Bernard Arnault en lui faisant croire que les Goodyear, Jean-Luc Mélenchon et Fakir projettent de perturber ses cérémonies. Et c’est là que nous voyons que nous pesons.

Estimes-tu qu’une facture existe entre les classes dites « éduquées » et les plus défavorisées ?

F.R. : Il s’agit d’une jonction de classes qui ne se fait pas. Je m’explique : je pense que les grands moments de la gauche sociale française sont les moments de jonctions de classes. Entre 1789 et 1795, il se passe six années de jonctions et de frictions entre la bourgeoisie éclairée et le prolétariat des villes. Cela se traduit par des conflits et des débats mais contribue à une machine en mouvement, qui aboutit sur des avancées sociales. En 1936, c’est les intellos contre le fascisme et le peuple pour les 40h et les congés payés : c’est la jonction des deux qui permet la naissance et l’action du Front Populaire. De la même manière, mai 68 est le fruit d’un mouvement étudiant en même temps qu’un mouvement ouvrier. Il y a là encore collision puis fusion des deux. Enfin en 1981, il y a une jonction dans les urnes entre la petite bourgeoisie intellectuelle et 74% des ouvriers qui votent Mitterrand.

Ces jonctions en sont où aujourd’hui ? 

F.R. : Aujourd’hui nous sommes dans un grand temps de disjonction politique, avec la montée du Front National. La mondialisation est rentrée dans la gueule des classes populaires et épargne relativement les classes moyennes pour l’instant. Donc la jonction ne se fait pas.

C’est donc le Front National qui empêche toute jonction de classes ?

F.R. : J’ai fait tout un papier sur « quand Marine Le Pen parle comme nous ». Et je constate d’ailleurs que le mot « égalité » lui est totalement étranger. De son programme, de ses discours, alors que dans nos organisations il est primordial. Voilà une énorme différence. Toujours dans ce papier, je mets en perspective tout ce que le mouvement syndical et politique a pu abandonner et que Marine Le Pen récupère. Par exemple, je suis protectionniste. Je le suis bien avant elle et je ne vais plus l’être sous prétexte qu’elle le devient ? Si Marine Le Pen va aux chiottes, je vais m’interdire d’aller aux chiottes ? Cela risque de devenir compliqué à vivre !

Tu as eu quelques retours négatifs sur ton film ?

F.R. : On m’a parfois dit que je fais un mauvais film car j’instrumentaliserai les gens. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Il aurait fallu que je pose ma caméra et que je me contente de montrer la misère des gens ? C’aurait été un bon film militant ? Je veux bouger les gens, les emmener sur des terrains sur lesquels on va rarement.

Un peu comme chez Fakir ?

F.R. : Un peu comme chez Fakir ! (Rires)

D’ailleurs Fakir, ça marche comment ? 

F.R. : C’est un comité de rédaction où je suis entouré de mecs de 25 ans, je suis le vieux de la bande. Mais c’est bon signe! On fonctionne beaucoup par le bénévolat. Fakir marche à l’huile de coude. C’est un journal militant, sans publicité et sans subventions. Au 21ème siècle, c’est un truc de dinosaures ! On essaye d’être sérieux sur le fond et drôle sur la forme. On y trouve de l’enquête, du reportage, on y parle de la vie des gens mais en ayant des bases et des lectures qui viennent nourrir et éclairer ce qu’ils vivent. Je ne crois pas qu’il y ait une vérité absolue qui sorte du terrain. Par contre on peut essayer de comprendre en y associant des lectures et des repères.

Tu es devenu journaliste pour donner la parole aux gens ? 

F.R. : Il y a une telle absence de représentation de nos idées aujourd’hui et tellement peu de moments où tu te reconnais dans la parole publique… J’ai lancé Fakir, je suis entré en école de journalisme, par la suite j’ai écrit une critique sur les écoles de journalisme ; j’ai ensuite écrit pour le Monde Diplomatique. J’ai fait sept ans de reportages pour Là-bas si j’y suis sur France Inter. Donc pour répondre à ta question, je suis devenu journaliste pour deux raisons : prendre la parole et la donner !
Merci Patron sort dans les salles partout en France ce mercredi 24 février. 
Retrouvez la liste des salles concernées
ici  
 
Propos recueillis par Jérémy Attali
Publication dans Energies Syndicales n°150 – Mars 2016

 

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