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Quand l’Occident menace implicitement ses adversaires d’une agression militaire, les médias loin de protester, y participent, contrairement à tous les principes déontologiques qu’ils se targuent de respecter. Comment l’expliquer ? A mon avis, les stratèges et think tanks influents de l’Occident continuent à redouter à tort ou à raison la menace communiste, en Chine et en Russie, malgré les changements économiques et politiques considérables qui ont eu lieu dans ces deux pays. Avec un petit plus raciste de pur aloi : ces têtes pensantes renâclent à l’idée de voir l’Occident perdre sa suprématie.

Ce blog a republié une conversation téléphonique piratée par les Russes, authentifiée par les deux participants, Lady Ashton et le ministre estonien des affaires étrangères, qui semble bien prouver que les responsables des morts du Maidan qui ont servi de prétexte au putsch de Kiev sont à rechercher dans le camp de l’opposition putschiste elle-même. Voir ici : L'affaire des snipers de Kiev : la conversation téléphonique Ashton Paet interceptée.

Ce qui est étrange, c’est que ces accusations émanant de Russie (relayée par Jaques Sapir) n’aient pas suscité de polémique, ni même d’indignation, tout au plus un vague silence gêné, dans le chorus médiatique occidental. S’agirait-il encore d’une contrefaçon, ou d’une théorie du complot ? En tout cas si complot il y a, et j’en suis pour ma part convaincu, il a pu se faire avec une grande économie de moyen (rien à voir avec les montages échevelés concernant le 11 septembre qui n’ont pas peu contribué à discréditer les médias alternatifs). Donc jusqu’à preuve du contraire, en l’absence de réfutation argumentée on peut s’appuyer sur cette preuve pour tirer des conclusions. Et je vais en tirer quelques unes sur la nature des médias dans ce système où nous vivons qui n’est démocratique et même libéral que de nom, et qui file, et nous avec, un mauvais coton.

Les manifestants libéraux de la place Maidan à Kiev ont donc été abattus, en même temps que les policiers, par des tireurs embusqués, envoyés soit directement par des services occidentaux, soit plus prosaïquement par les groupes néonazis locaux. Rien d’étonnant au fond quand on connait le pédigrée des intéressés, mais le citoyen candide qui vote de ce coté-ci de l’Europe répugne à accepter ce genre de vérités déplaisantes, qui endommagent son image narcissique de citoyen d’une démocratie, libérale certes mais démocratique, enfin. Il faut ouvrir les yeux, toi qui te crois citoyen, et qui n’est qu’un consommateur de produits culturels avariés, sache que les hauts dirigeants de l'Occident sont tellement convaincus d'être l'incarnation de la démocratie, de la liberté, et de la civilisation, qu'ils sont capables d'organiser ce genre de provocation tout à fait consciemment, parce qu’ils savent qu’ils sont bons, et que leurs adversaires sont méchants ! Tout ça pour ton bien, ils te niquent pour que tu continues à leur acheter des Nike, et ça même si tu votes pour le Front de Gauche !

La guimauve moralisante de l’humanitaire a abouti à cette effrayante dépolitisation des politiciens eux-mêmes qui la moitié du temps complotent contre le public et l’autre croient à leurs propres montages. Il n'y a pas de contre pouvoir médiatique pour les dénoncer, parce que les médias font partie dans leur personnel décisionnel de cette élite qui estime que son propre intérêt maquillé en valeurs universelles doit déterminer le cours de l'histoire. Quant à l’infanterie du journalisme, ce qui l’intéresse, c’est le sort des alter ego de sa classe, la petite bourgeoisie mondiale, qu’elle rencontre partout et qui lui fait écran voudrait-elle voir le monde. Florence Aubenas ne voit pas plus de djihadistes à Alep que Fabius de nazis à Kiev, et la première contrairement à l’autre n’est pas une cynique menteuse sans doute. Simplement, aveuglée par son point de vue de classe elle ne les voit pas. Pourtant, ils sont on ne peut plus voyants ! Et mention particulière pour ces idiots utiles de l’islamisme mondial qui acceptent de figurer dans le spectacle mondial du bien contre le mal dans le rôle ingrat des indiens à plumes.

Au reste, il a existé dans le passé une conjoncture semblable et de longue durée où la pensée unique s’est imposé par-dessus toute contradiction du champ médiatique, la conjoncture coloniale : de 1870 à 1950, tous ceux qui défendaient la cause des colonisés, pays et peuples, devaient le faire en s’excusant devant une doxa civilisée puissamment sure d’elle dans sa bêtise. Les Congolais ou les Algériens d’un autre temps n’avaient pas droit à un traitement plus équitable que Russes et Chinois aujourd’hui. Presse communiste exceptée.

Par ailleurs la reconstruction de l'histoire par le story-telling anticommuniste balaye les quelques scrupules qui pourraient apparaitre, comme chez ce ministre estonien dont les balbutiements de protestation ont été piratés par les services russes : dans cette Ukraine ravagée par un communisme dont le portrait a été rendu si monstrueux par la légende noire qu'il permet d'absoudre les nazis locaux de leurs péchés, quelques morts de plus ou de moins ne changeront pas grand-chose, et peuvent être nécessaire pour éloigner à jamais de cette pauvre Ukraine cette Russie prédatrice et génocidaire si bien décrite dans le Livre Noir, le plus grand faux historique après les Protocoles des Sages de Sion. Logique des œufs cassés de l'omelette des droits de l'homme largement appliquée aussi sous d'autres cieux, en Syrie par exemple.

Il parait que c’est tant mieux si l’ennemi s’égare dans ses propres filets, mais ce qui est inquiétant, c’est qu’il sorte complètement du principe de réalité. La destruction des juifs d’Europe est un précédent des effets du délire anticommuniste qui échappe à toute limite comme l’a involontairement montré le brave historien allemand Ernst Nolte, en voulant excuser Auschwitz par la menace du Goulag. Les juifs dans le passé n'étaient en majorité pas plus communistes que les russes actuels ne le sont (et c’est dans un cas comme dans l’autre bien dommage, de mon point de vue) mais c’est incontestablement le tropisme (et le traumatisme) anticommuniste de la bourgeoise qui est à l’œuvre dans le cervelet de l’Occident, de manière continue depuis 1917 ou même 1871.

Le mouvement communiste, ou le mouvement international des exploités qui en saisira l'héritage est une force modeste, mais il continue à hanter la concience bourgeoise, c'est à dire la concience universelle de ce monde-ci.

L'Internet et sa liberté d'expression pour le moment encore quasi illimitée sert de plus en plus à cautionner la diffusion d'informations unilatérales et de pensée unique par les médias dominants, et à désinformer pour neutraliser les éventuelles révélations qu'on peut y trouver; en effet le public désorienté par l'abondance d'informations contradictoires et de mauvaise qualité recherche l'autorité des groupes de médias connus pour leur histoire, et leur réputation, tout à fait usurpée, de professionnalisme (voir le personnel du torchon Libération s’en revendiquer est du plus haut comique). Par ailleurs, la maitrise technique des réseaux permet de les utiliser pour semer des rumeurs à volonté. Nos médiacraties iront donc répéter dans le cas qui nous intéresse que le nazisme ukrainien, d'une part, n'existe pas, qu'il n'est pas vraiment nazi, et qu'il est bien excusable (après tout, il y a tout de même eu trop de juifs communistes en Ukraine, que voulez-vous. Même des juifs vous le diront).

La baisse d’influence du marxisme et du freudisme dans la pensée bourgeoise est une très bonne chose, car de nouvelles générations d’idéologues bourgeois se bousculent dans les IEP, sans rien sur la lèvre supérieure, et sans être immunisées contre ces redoutables subversions, mais cet effacement laisse un boulevard à la démesure bienfaitrice de la belle âme en furie, que nous avons vue à l’œuvre en Libye. Nous allons avoir beaucoup guerres joyeuses à voir à la télévision. Nous pourrons même passer derrière l'écran. La révolution, quant à elle, quand elle viendra, n’y passera pas.

Et lorsqu’un clown philosophique bien connu vend bêtement la mèche en menaçant Poutine de représailles (en substance "nous avons les moyens de faire à Moscou ce que nous avons fait à Kiev"), le mainstream médiatique ne trouve rien à redire, puisqu’il est inclus dans le « nous » du sujet de la bourgeoisie. L'unanimité de la clique médiatique occidentale est préoccupante à un tout autre niveau : elle semble indiquer l’imminence du moment où les contradictions inter-impérialistes auront complètement éclipsé les contradictions internes au capitalisme occidental, qui sera dès lors mûr pour la guerre d'agression contre ses rivaux en ascension, agression menaçante dont celles ayant lieu Syrie et Ukraine ne sont que des répétitions. On dit que la vérité est la première victime des guerres, en l’occurrence, on peut même dire que c’est là qu’elle commence, et que l’opinion est devenue le champ de confrontation principal. Ce qui ne la rend pas moins meurtrière.

Voilà qui oblige à revoir à la baisse la légende dorée des médias, chevaliers blancs dans la démocratie libérale, de l’affaire Dreyfus au Watergate : la première apparait de plus en plus comme une bulle médiatique antisémite où la presse a eu un rôle négatif moteur, et dans la seconde la démolition de Nixon ne fut qu'un sordide règlement de compte interne aux services secrets de son pays. Le mythe du héros de la liberté d’informer n’a pas survécu au Viet Nam, quand les États-Unis ont trouvé à qui parler, face à la stratégie politico-militaire inégalée du général Giap.

Les divers incidents terroristes avérés ou probables ciblant la Chine ces derniers jours, à Kunming ou dans le ciel de l’Océan Indien, peuvent être des avertissement qui lui sont destinés, dont la logique serait au fond la même que celle de la place de Maidan . « Ne vous y trompez pas : tout démocrates, libéraux, civilisés et décents que nous soyons nous sommes puissants et si vous vous opposez à nos volontés nous n’hésiterons contre vous devant aucun moyen, même les plus cruels ; pour preuve, en voici un échantillon ».

Des temps orageux s'annoncent.

GQ, 16 mars 2014

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